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Et si on changeait de posture ?

Numérique Démocratie Jeunesse
Et si on changeait de posture ?

Comment apprendre à considérer la richesse des pratiques numériques adolescentes et ne pas céder aux idées reçues ? Pour Benoît Labourdette, si l’on veut imaginer des projets culturels attentifs aux aspirations des jeunes, donc en phase avec ce qui les intéresse, un changement de posture s’impose.

 

Les intentions des professionnels de la culture vis-à-vis de la jeunesse sont louables, généralement structurées autour de la démocratisation culturelle. Elles visent l’accès à des formes et offres culturelles « de valeur », vers lesquelles les jeunes ne s’orienteraient pas spontanément, dans les lieux traditionnels que sont le théâtre, le cinéma, le musée… et avant tout dans le cadre scolaire. Mais la plupart d’entre eux n’y sont guère réceptifs, parfois même éprouvent-ils rejet ou indifférence, alors même qu’ils consacrent énormément de temps et d’attention à d’autres pratiques culturelles sur les réseaux numériques. Que pouvons-nous apprendre de leurs usages pour réfléchir à nos propres postures professionnelles ? Comment s’outiller pour se mettre en capacité de concevoir des projets et des médiations qui concerneraient à nouveau la jeunesse ?

 

Le numérique, nouvel espace de démocratie culturelle

Une idée reçue persiste dans le domaine de la culture : l’idéal d’un projet culturel reposerait sur la présence physique d’un groupe. L’objectif (évalué quantitativement) est le remplissage maximal des salles de spectacle, musées, centres culturels ou cinémas. C’est une approche centrée sur les lieux et non sur les individus. Or, voit-on mieux un film dans une salle de cinéma plutôt que chez soi sur son téléphone ? On le voit autrement bien sûr, mais postuler une hiérarchie est en réalité peu respectueux de l’usage et de la culture des personnes, ou plus précisément des droits culturels (pourtant inscrits dans la loi). Ce jugement de valeur occulte des questions essentielles : ces personnes habitent-elles à proximité des lieux culturels ? Ont-elles les moyens financiers nécessaires pour effectuer ces sorties ? Connaissent-elles l’offre qui y est proposée et celle-ci correspond-elle à leurs centres d’intérêt ? etc.

Lors des années 2020-2022, marquées en France par les confinements des populations et autres restrictions de mouvements imposés par les pouvoirs publics – sans qu’aucun débat n’ait eu lieu –, les usages numériques se sont de facto développés, accélérant des processus culturels déjà à l’œuvre depuis une vingtaine d’années. Durant cette période, paradoxalement, l’espace numérique a permis la continuité des échanges et l’accès à la culture de façon démocratique, notamment grâce à de nombreux réseaux alternatifs, là où les lieux physiques en furent privés de multiples manières. Le numérique a été facteur de lien. Tout un chacun, et pas seulement les jeunes, a dû inventer de nouvelles modalités d’interaction. La créativité humaine fut d’ailleurs exemplaire. La culture (avec le numérique), ou plus exactement les cultures (en matière de diffusion et de création) ont été l’axe central autour duquel la communauté humaine s’est retissée et même refondée pour certains. Au sein des lieux culturels, alors que le numérique était principalement utilisé à des fins de communication pour faire circuler des informations sur les réseaux sociaux, bien des équipes ont rivalisé d’idées innovantes pour faire vivre leurs missions en imaginant des dispositifs de médiation « à distance ». Mais ce sont les plateformes industrielles qui ont le plus affirmé leur emprise sur les pratiques culturelles, car elles investissaient depuis longtemps sur la valeur, ne serait-ce que marchande, de la consommation et de la contribution culturelles via Internet. Elles étaient prêtes.

Cet épisode de notre vie collective doit nous aider à réenvisager les potentialités offertes par les échanges et expériences culturelles en ligne, dans ce qu’elles ont de spécifique. Porteuses de démarches à la fois singulières et constructives, elles peuvent changer nos parcours personnels et professionnels, ainsi que les rôles sociaux. Embrasser toute la richesse à laquelle le numérique donne accès (formation grâce aux tutoriels, vivacité des communautés culturelles et politiques, plateformes de rencontres, pratiques artistiques collaboratives, marché de l’emploi, etc.) peut nous apprendre à forger de nouvelles postures professionnelles et nous « reconnecter » à nos missions vis-à-vis de la jeunesse.

 

La posture : jugement ou curiosité ?

Commençons par une question en guise d’exemple : utilisez-vous l’application TikTok sur votre téléphone mobile ? En 2022, la grande majorité des jeunes lui consacraient 95 minutes en moyenne par jour, ce qui est largement supérieur à tous les autres réseaux sociaux. Si vous n’êtes pas un usager de TikTok, quelle est votre réaction à priori ? Je partage ici celle que j’ai eue, il y a six ans, lorsque j’ai découvert ce réseau social et consulté quelques contenus de façon superficielle. Je l’ai jugé « nul », voire dangereux pour l’image de soi. J’ai trouvé préoccupant que les jeunes y passent tant de temps. J’ai immédiatement pensé que mon rôle était d’alerter et d’essayer de les emmener vers des pratiques plus vertueuses !

Quelle était alors ma posture ? Celle d’un jugement à priori sur les pratiques numériques des jeunes, sans donner le moindre crédit à ce qui pouvait les passionner autant. C’était au fond un mépris pour une pratique que je jugeais dénuée du moindre intérêt et hautement problématique d’un point de vue éthique, sans avoir vraiment cherché ni à la connaître ni à la comprendre. Cette posture est très rassurante, car elle permet de s’instituer en position de supériorité, de « sachant ». Mais en jugeant très durement les pratiques de la personne à qui l’on s’adresse et en voulant les supplanter par d’autres – pour qu’elle « s’ouvre » à ce qui lui est inconnu – sans faire cas de ce qui l’intéresse, sans faire l’effort de tisser un lien, il est normal – et même plutôt sain – de ne recevoir en retour qu’un légitime dédain. Pourtant, est-ce qu’une posture inverse serait démagogique, dangereuse ou néfaste pour le secteur culturel ? S’intéresser aux références culturelles de la personne que l’on souhaite toucher, avec sincérité, représente-t-il un risque quelconque ? Il me semble, au contraire, que cela permettrait de découvrir des espaces de rencontre et de partage, en particulier avec les jeunes.

 

Gutenberg, Wikipédia et TikTok

Poursuivons avec TikTok, tout en gardant à l’esprit que cette plateforme commerciale demeure un outil à double tranchant. Financée par de la publicité ciblée, elle est pétrie de surveillance et de censure et rassemble des contenus abusifs ou même dangereux, au même titre que Google, YouTube, Facebook, Twitter, Microsoft, LinkedIn et autres (tout aussi néfastes pour les libertés qu’emplis de fantastiques potentiels). Ce sont des multinationales capitalistes sans scrupules et aux procédés souvent illégaux qui ont capté l’essentiel de nos pratiques culturelles.

Malgré tout, TikTok est un réseau social dont les usages méritent notre intérêt. L’application se présente comme une plateforme de contenus éducatifs, ce qu’elle est globalement. Elle est dotée d’outils de création d’images et de sons très simples d’emploi et très puissants. En matière de fonctionnalités, elle dépasse la « table de montage » idéale rêvée en son temps par Jean-Luc Godard. 83 % des utilisateurs y ont posté au moins une vidéo, ce qui signifie que quasiment tout le monde participe au processus de création collective. De plus, 53 % des « créateurs » de la plateforme (producteurs réguliers de contenus) ont entre 18 et 24 ans. Contre toute attente, 42 % de ses utilisateurs et utilisatrices ont entre 30 et 49 ans, et 61 % sont des femmes.

L’algorithme qui vous propose telle ou telle vidéo étudie vos goûts avec finesse, et teste aussi systématiquement les nouveaux contenus auprès de 100 à 200 personnes. Ainsi, votre première vidéo peut-elle faire des millions de vues, uniquement en fonction de l’intérêt qu’elle suscite, sans qu’une stratégie marketing soit nécessaire pour la « vendre ». C’est la première plateforme à avoir construit son audience sur ce type de fonctionnement et en ayant donné de puissants moyens de production aux personnes qui en font usage et qui partagent leurs créations avec d’autres, sur le seul argument de l’intérêt suscité par leur travail. Il en découle une véritable émulation créative, une démocratie culturelle mise en acte. D’importantes innovations dans le champ du langage audiovisuel s’y déploient. Ce qu’on y découvre est passionnant et conçu par les pairs. N’est-ce pas inspirant ?

Sachant que de grands médias, institutions culturelles et artistes légitimes sont déjà très actifs sur TikTok et que bien des artistes ont aussi été découverts grâce elle, ceci devrait nous amener à formuler cette conclusion quant à notre conception de l’offre culturelle : TikTok est une instance de production de légitimité culturelle dans des domaines aussi variés que la danse, le théâtre, l’enseignement, la philosophie, l’apprentissage de la musique, le développement personnel, le féminisme, etc.

Souvenons-nous que d’autres « technologies » visant le partage du savoir et de la culture se sont elles aussi imposées au cours de l’Histoire. Il y a vingt ans, si l’on nous avait dit qu’une encyclopédie librement et uniquement écrite par des dizaines de milliers de bénévoles, avec une modération par les pairs, serait plus pertinente et complète que l’Encyclopædia Universalis en matière de qualité et de mises à jour de son contenu scientifique, historique et culturel, y aurait-on cru ? Pourtant, Wikipédia existe. Autre exemple : l’invention de l’imprimerie dans les années 1450. Discréditée par les élites intellectuelles de l’époque qui pensaient qu’elle galvauderait la culture et pervertirait la religion, elle menaçait en réalité surtout leur pouvoir. Or, l’imprimerie, si décriée en son temps, a eu les phénoménales et bénéfiques conséquences démocratiques que l’on connaît, à commencer par l’époque bien nommée de la Renaissance.

 

Gutenberg, Wikipédia et TikTok

Poursuivons avec TikTok, tout en gardant à l’esprit que cette plateforme commerciale demeure un outil à double tranchant. Financée par de la publicité ciblée, elle est pétrie de surveillance et de censure et rassemble des contenus abusifs ou même dangereux, au même titre que Google, YouTube, Facebook, Twitter, Microsoft, LinkedIn et autres (tout aussi néfastes pour les libertés qu’emplis de fantastiques potentiels). Ce sont des multinationales capitalistes sans scrupules et aux procédés souvent illégaux qui ont capté l’essentiel de nos pratiques culturelles.

Malgré tout, TikTok est un réseau social dont les usages méritent notre intérêt. L’application se présente comme une plateforme de contenus éducatifs, ce qu’elle est globalement. Elle est dotée d’outils de création d’images et de sons très simples d’emploi et très puissants. En matière de fonctionnalités, elle dépasse la « table de montage » idéale rêvée en son temps par Jean-Luc Godard. 83 % des utilisateurs y ont posté au moins une vidéo, ce qui signifie que quasiment tout le monde participe au processus de création collective. De plus, 53 % des « créateurs » de la plateforme (producteurs réguliers de contenus) ont entre 18 et 24 ans. Contre toute attente, 42 % de ses utilisateurs et utilisatrices ont entre 30 et 49 ans, et 61 % sont des femmes.

L’algorithme qui vous propose telle ou telle vidéo étudie vos goûts avec finesse, et teste aussi systématiquement les nouveaux contenus auprès de 100 à 200 personnes. Ainsi, votre première vidéo peut-elle faire des millions de vues, uniquement en fonction de l’intérêt qu’elle suscite, sans qu’une stratégie marketing soit nécessaire pour la « vendre ». C’est la première plateforme à avoir construit son audience sur ce type de fonctionnement et en ayant donné de puissants moyens de production aux personnes qui en font usage et qui partagent leurs créations avec d’autres, sur le seul argument de l’intérêt suscité par leur travail. Il en découle une véritable émulation créative, une démocratie culturelle mise en acte. D’importantes innovations dans le champ du langage audiovisuel s’y déploient. Ce qu’on y découvre est passionnant et conçu par les pairs. N’est-ce pas inspirant ?

Sachant que de grands médias, institutions culturelles et artistes légitimes sont déjà très actifs sur TikTok et que bien des artistes ont aussi été découverts grâce elle, ceci devrait nous amener à formuler cette conclusion quant à notre conception de l’offre culturelle : TikTok est une instance de production de légitimité culturelle dans des domaines aussi variés que la danse, le théâtre, l’enseignement, la philosophie, l’apprentissage de la musique, le développement personnel, le féminisme, etc.

Souvenons-nous que d’autres « technologies » visant le partage du savoir et de la culture se sont elles aussi imposées au cours de l’Histoire. Il y a vingt ans, si l’on nous avait dit qu’une encyclopédie librement et uniquement écrite par des dizaines de milliers de bénévoles, avec une modération par les pairs, serait plus pertinente et complète que l’Encyclopædia Universalis en matière de qualité et de mises à jour de son contenu scientifique, historique et culturel, y aurait-on cru ? Pourtant, Wikipédia existe. Autre exemple : l’invention de l’imprimerie dans les années 1450. Discréditée par les élites intellectuelles de l’époque qui pensaient qu’elle galvauderait la culture et pervertirait la religion, elle menaçait en réalité surtout leur pouvoir. Or, l’imprimerie, si décriée en son temps, a eu les phénoménales et bénéfiques conséquences démocratiques que l’on connaît, à commencer par l’époque bien nommée de la Renaissance.

 

Le cadre, l’écoute et le lâcher-prise

De façon partagée, les professionnels que j’accompagne en formation constatent qu’il leur est difficile de sortir des dogmes rassurants et surplombants sur les défauts présumés de la jeunesse et les dangers du numérique. Ils témoignent souvent, à partir de leurs expériences, avoir pris conscience (pendant et consécutivement à la formation) de la posture générale des adultes par rapport à la jeunesse, globalement normative, sans attention à l’autre, voire complètement erronée, qui fabrique de la stigmatisation, de l’exclusion, et empêche tout enrichissement mutuel. Cette autocritique révèle l’ampleur et la profondeur du travail à mener, tant en matière d’écoute que du cadre de confiance pour l’établir.

L’ouverture à l’autre requiert un travail sur soi pour renoncer à ses propres critères et se donner la possibilité de recevoir ce que l’autre propose, en acceptant d’être déstabilisé. C’est en étant dérangé que l’on est enrichi. Les neurosciences le montrent : on doit résister à ses réflexes de pensée pour pouvoir apprendre. Le cadre, c’est ce qui autorise. Il permet l’expression de soi. La singularité de chacun devient alors une contribution enrichissante pour le collectif. Mais pour pouvoir prendre la parole, il est nécessaire de se sentir en confiance et ne pas craindre d’être jugé, moqué, voire exclu du corps social. Ce processus ne diffère pas lorsque l’on travaille avec des jeunes. Pour leur donner toute leur place, il faut construire un cadre de confiance où ils se sentiront reconnus en tant que personnes et qui leur permettra de contribuer.

Voici une liste, non exhaustive, de questions (à la fois ludiques et volontairement dérangeantes) que je recommande aux professionnels de se poser quand ils conçoivent des projets culturels en faveur de la jeunesse, afin de lâcher prise sur les réticences qu’ils éprouvent :

  • Quelles sont mes idées reçues sur les pratiques numériques des jeunes ?
  • Ai-je le sentiment de porter une « bonne culture », qui serait meilleure que celle à laquelle ils se réfèrent ?
  • Les réseaux sociaux me semblent-ils dangereux pour les jeunes et pourquoi ?
  • Combien de fois vais-je consulter mon téléphone chaque jour ? Ai-je déjà compté ? Ne suis-je pas, moi aussi, « addict » à la communication numérique ?
  • Est-ce que je prends garde à ma vie privée numérique et comment ? Ou pas ?
  • Ai-je l’impression que les relations numériques (courriels, réseaux sociaux, visioconférences, lives…) sont déshumanisantes ?
  • Saurais-je estimer le temps que je passe chaque jour devant des écrans ? Les « jeunes » y passent-ils plus ou moins de temps que moi ?
  • Quels sont mes critères d’évaluation qualitatifs des projets culturels, éducatifs ou sociaux pour la jeunesse ?
  • Puis-je être changé par un projet avec des jeunes ou est-ce à moi de les changer ?
  • Ai-je déjà coconstruit un projet avec des publics jeunes et comment ?
  • Ai-je déjà crié sur des jeunes, ou me suis-je déjà fait crier dessus par eux et dans quels types de situations ?
  • Ai-je le sentiment qu’il est mal de regarder un film sur un téléphone ?
  • Suis-je certain qu’une séance au cinéma où les jeunes sont obligés d’aller est préférable à un film qu’ils ont librement choisi de regarder illégalement sur Internet ?
  • Ai-je un poste de télévision et est-ce que je l’allume ? Pour regarder quoi et combien de temps par jour en moyenne ?
  • Quelle valeur ai-je donnée aux productions numériques (photos et vidéos) produites par ma structure et par les jeunes qui participent à des projets ? Où et comment ce patrimoine numérique est-il stocké, pour quelle durée et dans quelle stratégie de récit humain du territoire ?

 

J’encourage les professionnels de la culture à oser ce jeu du questionnement – même si c’est un rendez-vous informel d’une heure tous les deux mois, entre collègues ou partenaires –, à partager leurs pratiques et points de vue concernant les jeunes et à dialoguer, sans enjeu de productivité, afin de prendre mutuellement de la distance. Ce travail de remise en question est un mouvement important qui permettra de changer les modalités de conception des projets culturels pour la jeunesse avec les différents partenaires impliqués (institutionnels, culturels, sociaux, artistiques, pédagogiques), les méthodes de travail et de coopération. C’est en travaillant autrement que l’on pourra produire autre chose.